
Depuis quelques jours, une interrogation : tant de formes, esthétiquement construites, s’achèvent dans le chaos de la destruction. Soit, sur fond de nécessité biologique à se nourrir, le goût des arts de la table, disposer joliment les assiettes et les couverts sur une nappe impeccable, agrémenter d’un bouquet de fleurs, etc., servir les plats artistement confectionnés dans leur aspect coloré, odorant, toute cette patiente préparation pour finir après la durée du repas et son ingestion, dans le désordre sale d’un « tableau piège » à la Daniel Spoerri. Pareil pour le rituel érotique où l’ornement de l’espace – la chambre – les parures du corps – vêtements, coiffure, maquillage, parfum – s’invitent à la fête, suivant l’invention de leur arrangement, jusqu’à la confusion des draps défaits dans la souillure plus ou moins voluptueuse du rassasiement provisoire. Ainsi également, dans un ordre plus extraordinaire, de la guerre éternelle dont on dit qu’elle est un « art », entre l’ordre esthétique des défilés militaires – sur la place Rouge devant le despote du Kremlin comme sur les Champs-Élysées du 14 juillet devant not’ président à nous – dans le culte des uniformes aux plis maniaquement repassés, des médailles et insignes sur les fières poitrines, de l’aligement des rutilants canons, le passage en formation des avions de la surpuissance, etc., jusqu’à la précipitation des jeunes cadavres déchiquetés, treillis maculés de sang et de boue, au fond de quelque tranchée du Donbass comme autrefois du côté du Chemin des Dames. Toutes ces trajectoires humaines – trop humaines – qui mènent de l’apprêt dans l’ordre et le calme de gestes banals ou exceptionnels, de la beauté préparatoire et soignée au désordre de la consommation, voire à l’horreur du carnage de la violence la plus intense, trouvent une expression ultime dans le rite de la tauromachie qui en offre une figuration par excellence, entre la minutieuse revêture de l’habit de lumière, le lissage du sable de l’arène, étal sous le soleil de l’après-midi, la succession implacable des trois tierces de la corrida menant inéluctablement à la mort. Il n’est pas surprenant que cette alliance dans l’opposition entre la beauté la plus ordonnée et le désordre extrême trouve une illustration sans pareille dans le rite de la mort volontaire au Japon – qui teinte de rouge la blancheur immaculée du kimono, dans la parfaite maîtrise du corps sacrificiel.
Qu’en est-il de la propension des hommes à ritualiser par une mise en scène esthétique – dans cette série ouverte de cérémoniaux – une inéluctable avancée vers le désordre, la mort, le chaos ? Bien perspicace l’anthropologue ou le sociologue ou n’importe quel autre expert patenté des sciences humaines qui en donnera la clé. Il est possible qu’au fond de ces phénomènes gise le mystère du mal – ni une énigme, ni une question, ni un problème – mais bel et bien un mystère. Je hasarderais que la malédiction des appétits et des manducations nécessaires, prise dans les mâchoires du temps, apporte une esquisse d’indication. Tournant autour de cette interrogation, sans espoir d’une résolution, je tends la main vers Baudelaire – doux paradis artificiel d’un millier de pages ! – ouvert au sonnet justement nommé :
La Destruction
Sans cesse à mes côtés s’agite le Démon ;
Il nage autour de moi comme un air impalpable ;
Je l’avale et le sens qui brûle mon poumon
Et l’emplit d’un désir éternel et coupable.
Parfois il prend, sachant mon grand amour de l’Art,
La forme de la plus séduisante des femmes,
Et, sous de spécieux prétextes de cafard,
Accoutume ma lèvre à des philtres infâmes.
Il me conduit, loin du regard de Dieu,
Haletant et brisé de fatigue, au milieu
Des plaines de l’Ennui, profondes et désertes,
Et jette dans mes yeux pleins de confusion
Des vêtements souillés, des blessures ouvertes,
Et l’appareil sanglant de la Destruction !